Critiques et CV / Jean Paul Gavard-Perret (II)

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HELENE LAGNIEU ET LES HANTISES POLYMORPHES/ 2011

 

Laissant une liberté du regard au public Hélène Lagnieu développe un univers unique. S’y croisent dans une atmosphère onirique, influences surréalistes, iconographies fantastiques, bestiaires imaginaires, étranges jardins de curiosité en fusion. Individus non identifiables et sans doute parfois pervers évoluent dans des scènes étranges. Cet univers tourmenté est plein de poésie. Mieux : il est d’une poésie pleine car profondément dérangeante. Surgissent des scènes inquiétantes où se mêlent douceur et violence. Cela témoigne de la part de l’artiste d’une absence d’inhibition, de peur, de préjugés et demande à ceux qui regardent le même abandon. Des êtres doubles sont toujours à la recherche de leur moitié – même si chez eux ce terme reste sans doute problématique.

 

Hélène Lagnieu extériorise des éléments vitaux dont on ne sait pas à quoi ils ressemblent mais auxquels elle donne corps. Continuellement à la recherche de la « pièce manquante » elle fait surgir ce qui jusque-là n’avait pas encore de formes. Des êtres hybrides ne cessent d’apparaître avec une impression de sensualité mais aussi d’étrangeté. Créant des œuvres avec des formes plutôt anthropomorphiques l’artiste invente une symbiose formelle entre l’être et la nature. Elle fomente une dynamique visible entre formes organiques et formes culturelles suggérées par la présence humaine. Chaque œuvre devient un scénario de film et joue d’un certain baroque mais loin de ce que l’on entend par là. Le baroque est ici viscéral et grouillant. Plus proche de Greenaway que des maîtres italiens.

 

Cependant pour l’artiste l’important n’est pas d’où viennent les motifs, mais plutôt ce qu’ils deviennent. Sans dessin préparatoire Hélène Lagnieu affronte formes et matériaux. Elle a bien sûr une idée en tête, mais cela bouge, évolue : un amoncellement de pensées défile. Matières ou couches de peinture montent petit à petit les unes sur les autres. La première couche fait partie du processus pour arriver à la deuxième et ainsi de suite en un processus où le côté matriciel garde toute son importance. Peinture ou sculpture reste avant tout une bataille. Une fois terminée, vient pour l’artiste le temps des constats afin de voir si le combat a été difficile ou non entre la matière, le sujet et elle-même.

 

Le bestiaire humain ne se veut pas pour autant hermétique. L’artiste désire que l’on reconnaisse ce qu’elle crée. Elle aime ainsi les détails précis pour donner l’impression d’une réalité afin de mieux pénétrer à l’intérieur de l’image jusqu’à ce que le regardeur soit piégé. C’est un peu comme du voyeurisme mais un voyeurisme nécessaire : il titille et donne envie d’imaginer des histoires. Ajouton qu’Hélène Lagnieu ne cesse d’appuyer sur les contrastes. Elle fait surgir un monde aussi suave que violent et toujours bizarre. Ses hybrides ne peuvent que laisser perplexes. L’univers est donc perversement polymorphe. L’artiste projette dans un univers des limites sans que nous sachions si nous restons en dedans ou si nous sommes déjà au dehors. Un univers où les genres eux-mêmes ne trouvent plus d’assises solides : que montrent en effet certaines chairs gonflées d’éléments hétéroclites de l’artiste : forme phallique ou vaginale ?

 

Le doute est toujours de mises au sein de formes anthropomorphiques paradoxales que ne renieraient ni un Cronenberg, ni un Greenaway ou un Tim Burton. Toute l’œuvre joue donc de l’ambiguïté. Vierge ou putain dévoreuse, séducteur parfait salaud ou romantique plus ou moins transi tout est possible… L’approche répond à ce double jeu, à cette perversité polymorphe en ses déformations et transformations. Tout reste ouvert aux interprétations. Lunairement lumineuse dans l’œuvre la nostalgie ne peut pour autant avoir raison de l’existence. D’où l’admiration qu’une telle œuvre suscite : elle semble la primitive d’un futur pas forcément serein.

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